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Numéro 7: Presse et Democratie

Table des Matieres

VII. Démocratie et presse en Afrique au lendemain des indépendances: 1960-1989

En janvier 1961, la Commission internationale des juristes organise à Lagos, une conférence sur le thème la Primauté du Droit. Cette rencontre qui rassemble 194 magistrats, professeurs, avocats et praticiens de 23 pays africains anglophones et francophones adopte une déclaration finale qui stipule entre autres:

  • "qu'un gouvernement ne peut faire prévaloir la Primauté du droit que si l'organe législatif est la représentation sincère et démocratique de la majorité du peuple;
  • que les droits fondamentaux et particulièrement le droit à la liberté individuelle doivent être dans chaque pays définis par un texte et consacrés par la constitution, et qu'au moins en temps de paix aucune atteinte ne doit être portée à la liberté individuelle, si ce n'est par l'effet d'une décision judiciaire".

Ces bonnes dispositions sur la Primauté du droit vont rester lettre morte dans la plupart des pays africains. En effet, la majorité de ces pays qui accèdent à l'indépendance à la fin des années cinquante et au début des années soixante sont confrontés sur divers plans à des problèmes aussi graves les uns que les autres.

Il apparaît avant toute chose qu'au cours de leurs luttes pour la souveraineté nationale, les dirigeants africains;partisans de l'accession du pays à l'indépendance immédiate ou par étapes;avaient un seul objectif: en finir avec le régime colonial et le remplacer par des gouvernements aux mains d'Africains. Pour beaucoup, ce changement serait la panacée de tous les maux passés, présents et futurs de leurs pays. Dans cette perspective, les partis politiques et les journaux concentraient tous leurs efforts sur la dénonciation des pratiques coloniales et sur les revendications nationalistes. Les débats politiques, philosophiques, théologiques, économiques et éthiques sur la démocratie comme forme de gestion de la cité, sur l'Etat de droit et la primauté du droit qui ont meublé les écrits des pays européens depuis le Moyen âge, sont absents du discours et de la littérature politique et de la presse nationaliste de l'époque coloniale en Afrique.

Sur le plan politique, l'on assiste à l'éclatement des mouvements nationalistes qui arrivent au pouvoir à la suite d'élections générales organisées à la veille ou au lendemain de l'accession du pays à l'indépendance. Cet éclatement, quelles qu'en soient les causes, donne naissance à des groupes antagonistes qui s'affrontent désormais à partir de considérations diverses: politiques, en modérés et radicaux; régionalistes, en sudistes et nordistes; culturels, en anglophones et francophones; raciaux, en noirs et blancs; religieux, en musulmans et chrétiens ou animistes; et ethniques, en dressant dans le même pays, certaines tribus contre une autre accusée d'expansionnisme et d'hégémonie. Ces clivages affaiblissent l'encadrement politique des populations qui étaient jusqu'alors unies. Dans ce contexte, l'armée coloniale, devenue nationale depuis peu, est l'entité la mieux organisée et disciplinée au sein de la jeune nation. Sa situation est quelque peu semblable à celle de l'Eglise qui, en Europe au Moyen âge, était la seule institution bien organisée face aux seigneurs féodaux qui s'entre-tuaient lors de guerres multiples.

Sur le plan de la qualité de l'administration et de la gestion du développement, les problèmes les plus critiques relèvent des carences en ressources humaines qualifiées, du manque d'expérience suffisante en matière de gouvernement représentatif et démocratique. Les autres problèmes sont la mainmise des puissances occidentales et des superpuissances de la Guerre froide sur la conception des politiques et l'exécution des programmes économique, social et culturel des gouvernements africains, et les affrontements des appétits étrangers sur les ressources naturelles et les marchés africains.

A cet ensemble de problèmes nouveaux et épineux, les gouvernements africains recherchent des solutions dans des directions qui affectent le fonctionnement démocratique des institutions, l'espace des libertés individuelles et, plus particulièrement, la liberté de la presse.

Nationalistes radicaux au pouvoir: démocratie et presse

Les dirigeants nationalistes arrivés au gouvernement au lendemain de l'indépendance au terme d'une lutte anti-colonialiste radicale, ou quelques années plus tard, dans des conditions de rupture avec l'ancienne puissance coloniale, sont noyés dans l'euphorie de la victoire et le plaisir des premières délices du pouvoir. Ils sont animés du désir de rompre leurs liens de dépendance avec les maîtres d'hier et d'établir des relations nouvelles et d'égalité avec eux.

Ils sont cependant déstabilisés par leur ignorance quasi totale des subtilités et des réalités de l'art de gouverner, de leur incompréhension des dossiers techniques et de l'obligation de recourir à l'assistance d'agents d'une coopération technique aux intentions à la fois mal définies et mal perçues. Ils sont aussi attirés par les appâts et effrayés par les intrigues des soi-disant partenaires de l'Occident ou du bloc communiste.

Cette volonté politique des nationalistes d'établir avec l'ancienne puissance coloniale des relations nouvelles basées sur l'égalité et la souveraineté est mal accueillie. Elle est interprétée en Occident comme un affront aux intérêts des puissances occidentales. Les tensions qui caractérisent ces nouvelles relations entre l'ancienne puissance coloniale et le nouvel état indépendant, poussent très vite ce dernier à opter pour une alliance tactique avec le bloc communiste. Mais en raison des ambitions également expansionnistes et dominatrices des pays communistes, les accords tactiques conclus avec eux par les dirigeants des gouvernements radicaux, deviennent très vite des outils de géopolitique que les dirigeants communistes essayent de transformer ou réussissent à transformer en alliances stratégiques.

En raison de ces alliances, les gouvernements radicaux africains sont amenés à instaurer dans leurs pays des régimes dont les fondements idéologiques, plus ou moins cohérents et plus ou moins maîtrisés, créent une atmosphère de suspicion, de peur et de chasse aux soi-disant contre-révolutionnaires. Ont d'abord été traités de contre-révolutionnaires, ceux des concitoyens qui, hier, au cours de la lutte d'indépendance ont adopté une attitude de neutralité vis-à-vis du pouvoir colonial ou bien lui ont apporté un appui actif dans ses activités de répression et de subversion du mouvement nationaliste. Après quelque temps, et suite à l'aggravation des tensions dans les relations avec l'ancienne puissance coloniale, et aux divergences qui en résultent au sein de l'équipe gouvernementale, une seconde catégorie de contre-révolutionnaires est établie: celle des collègues du gouvernement et des compagnons de l'époque de la lutte anti-colonialiste, qui poussent à l'établissement, au renforcement ou à la normalisation des relations avec l'Occident.

Une telle chasse aux contre-révolutionnaires conduit au développement d'attitudes d'autocensure et de délation nuisibles au bon fonctionnement des institutions démocratiques et à l'expansion de l'espace des libertés individuelles.

L'aboutissement de cette évolution est l'étouffement graduel du pluralisme politique et l'ouverture de la voie à l'établissement d'un parti unique au sein duquel, prétend-on, fonctionnera la démocratie. Dans les pays francophones, le pluralisme journalistique hérité de l'époque coloniale succombe aussi. Les agences nationales de presse nouvellement fondées accaparent le monopole des sources d'information. Le recours aux agences occidentales de presse étant considéré avec suspicion comme acte contre-révolutionnaire.

En 1962, le Président de la République du Mali définit le rôle du journaliste en ces termes:

"Vous serez appelé à former l'opinion et à orienter le peuple. Il faudrait désormais que vous ne vous considériez pas seulement comme de simples journalistes mais que vous pensiez que vous êtes les responsables du développement idéologique de la population".

Dans la Charte de la Révolution socialiste de la 2ème République malgache, le rôle du journaliste est ciblé en 1974 comme étant "d'inciter le peuple à appliquer les mesures prises par les autorités".

Au Ghana, Kwame NKrumah, le Président de la première République, est engagé dans une lutte tous azimuts pour l'unité africaine, c'est-à-dire pour l'édification d'une Afrique unie à l'image des Etats-Unis d'Amérique et de l'URSS. D'autre part, il contribue à la libération totale du continent africain en apportant son soutien résolu aux mouvements anti-colonialistes. Afin de fonder ses politiques et ses actions sur des concepts, des principes et des stratégies clairs et cohérents, il écrit un livre de philosophie politique, Le Consciencisme. Dans ce livre, il présente une idéologie de la libération et de l'unité africaines basée sur les composantes communautaire, chrétienne, islamique et socialiste des sociétés africaines. La problématique de la démocratie et de la liberté d'expression n'est pas discutée dans ce livre. Dans la logique de sa lutte et des alliances qu'il conclue, Nkrumah est amené à faire de son parti, le parti unique du Ghana. Il s'en suit que les journaux ghanéens s'alignent sur les positions de ce parti, sur les décisions du gouvernement et les choix de l'idéologie officielle. Les efforts de Nkrumah afin de promouvoir un débat démocratique dans ces conditions ne réussissent pas. Les journalistes dans la plupart du temps, se contentent de reproduire les discours du Président et de chanter ses louanges. Le Consciencisme constitue néanmoins la première contribution philosophique et politique d'un intellectuel africain aux problèmes de son temps.

Quand plus tard les gouvernements civils des pays à orientation radicale (Ghana, Bénin, Congo, Mali, Tanzanie, Guinée, Ouganda, etc.) sont renversés par des juntes militaires, ces dernières, par définition, gouvernent de façon autoritaire et anti-démocratique. Elles ne tolèrent pas de presse critique.

Nationalistes modérés au pouvoir: démocratie et presse

D'autres dirigeants nationalistes africains, arrivés au pouvoir au lendemain de l'indépendance, choisissent une voie modérée et conservatrice de gouvernement. En raison des habitudes qu'ils ont héritées de la culture politique de la puissance coloniale, et des majorités qu'ils ont emportées lors des élections générales, ces dirigeants tolèrent le multipartisme et le développement d'une presse privée pendant leurs premières années de pouvoir. Ceci se passe surtout dans des anciennes colonies anglaises.

Mais les luttes d'influence qui ne tardent pas à naître entre ces dirigeants, du fait d'ambitions personnelles et de divergences politiques, provoquent des oppositions qui les divisent. L'éclatement de leurs partis qui en résulte, et l'impasse dans laquelle le pays finit par s'enliser, a pour conséquence une mise à l'épreuve critique de l'unité nationale. En l'absence de tout idéal mobilisateur et unificateur, les populations sont désormais divisées autour de considérations régionalistes ou tribales. L'encadrement et l'organisation politiques prennent très vite des ciblages ethniques prononcés et les débats politiques se transforment en affrontements tribaux. Ces situations qui créent l'instabilité politique dans le pays, fournissent des prétextes aux forces armées qui, dans beaucoup de cas, se saisissent du pouvoir.

Sous les gouvernements militaires, et malgré les diverses mesures restrictives prises contre la presse, les journaux continuent de paraître et de jouer un grand rôle dans la défense des libertés individuelles et dans le mouvement de revendications en faveur du retour au gouvernement civil et constitutionnel.

Au Nigéria par exemple, l'on compte au lendemain de l'indépendance, au moins 16 quotidiens, 18 hebdomadaires et de nombreux mensuels et autres périodiques. Les gouvernements fédéral et fédérés sont propriétaires d'une partie de ces titres. La tendance déjà marquée de la dépendance des journaux vis-à-vis des partis politiques se renforce aux cours des deux Républiques que connaît le pays (1960-1965 et 1979-1983). Pendant ces deux républiques dont les fonctionnements ont été brutalement interrompus par les militaires, la presse nigériane continue d'être combative, et ce malgré les actes de répression et les emprisonnements dont les journalistes sont victimes. Les journalistes ne perdent pas leur détermination à défendre la liberté d'expression même quand ils sont employés par des journaux au sein desquels les gouvernements sont majoritaires.

Les raisons de cette détermination sont multiples.

Depuis l'époque coloniale, les journaux ont joué un rôle important dans la formation d'une opinion publique nigériane intéressée aux problèmes de gestion de la cité. Après l'indépendance, des journalistes nigérians continuent d'aller se former en Angleterre et aux Etats-Unis. Au Nigéria même, de nombreux centres de formation de journalistes de haut niveau sont ouverts. Parmi les plus importants, l'Institute of Mass Communication à l'Université de Lagos, le Jackson College of Journalism à Nsukka dans la région de l'Est, et le Daily Times Newspaper Training Center. Les journalistes qui sortent de ces institutions sont des professionnels hautement conscients de leurs droits et de leurs obligations. Du point de vue organisationnel, la Nigerian Union of Journalists (fondée en 1954), la Society of Newspapers Chief Editors (fondée en 1962), l'Association of Newspapers Proprietors jouent un rôle important dans la protection et l'amélioration des conditions de service des journalistes et de leur Code de conduite, et dans le maintien de la qualité des journaux et de leur situation financière. Par ailleurs, un pouvoir judiciaire plus ou moins indépendant se développe dans le pays et n'hésite pas à prononcer de temps en temps des jugements en faveur des journalistes et contre l'Etat. Enfin, des écrivains nigérians de renommée, parmi lesquels Wole Soyinka, le futur Nobel de Littérature, écrivent dans les journaux locaux et participent aux débats et aux luttes pour la défense des journalistes et de la liberté de la presse.

Au Kenya, en Zambie, en Gambie et en Sierra Leone, les journalistes s'accrochent à leur professionnalisme malgré les mesures coercitives prises contre la presse par les gouvernements de parti unique. Ils continuent d'interpeller les autorités chaque fois que celles-ci commettent des abus ou des actes arbitraires.

Les non-nationalistes au pouvoir: presse et démocratie

L'autre type de gouvernement africain de l'époque de l'indépendance est celui d'hommes et de femmes choisis et portés au pouvoir par la puissance coloniale au détriment des représentants des mouvements nationalistes majoritaires dans le pays. Ici, et en application d'accords bilatéraux signés avec l'ancienne puissance coloniale, des nationaux de cette puissance occupent des postes clés à la Présidence de la République, dans les cabinets ministériels, dans l'administration publique, l'économie, les banques, l'enseignement, l'armée et la police de l'ancienne colonie.

Dans ces conditions, les non-nationalistes inaugurent leur exercice du pouvoir dans des situations de graves tensions politiques internes et même de guerre civile. C'est le cas au Cameroun où une résistance armée au pouvoir colonial a éclaté bien avant l'accession du pays à l'indépendance. Car la présence massive de conseillers techniques étrangers suscite le mécontentement des populations et alimente les campagnes de dénonciation d'une opposition d'abord réprimée, puis forcée à la clandestinité, à l'exil, puis au silence.

Sous les prétextes de protéger l'ordre public et de sauvegarder l'unité nationale soi-disant menacés par cette opposition désormais traitée de "subversive" et puis de "communiste", les institutions démocratiques et la liberté de la presse, définies et garanties dans la Constitution du nouvel Etat, sont graduellement grignotées par diverses mesures autoritaires (établissement de tribunaux militaires ou de sûreté de l'Etat, arrestations et détentions arbitraires, recours à l'état d'exception, etc.). Par phagocytose de certains partis et par interdiction des autres, le grignotage ne tarde pas à conduire à la destruction du multipartisme. Ainsi est institué le parti unique qui entraîne la destruction du pluralisme de la presse.

En juillet 1963, le Président de la République fédérale du Cameroun présente en ces termes les raisons de l'instauration des partis uniques en Afrique.

"Au lieu de nous quereller sur des mots, de nous disputer, nous devons être unis, comme je l'ai déjà dit, dans une grande organisation où la discussion est libre, où différents points de vue peuvent être confrontés, la minorité s'inclinant devant la décision de la majorité. Nous devons profiter de cette organisation politique pour mobiliser toutes les populations, de les mobiliser pour le travail, pour le développement économique et social. Cela est indispensable; tous les Etats africains qui viennent d'accéder à l'indépendance l'ont compris, ils ont vu que c'était indispensable. Il y a même des gouvernements qui ont pris des dispositions légales pour réaliser l'unité politique dans l'intérêt de leur pays; ils ont créé des partis uniques"15.

L'avènement des régimes de partis uniques s'accompagne d'une part, de la création d'une police politique dont les actes de répression développent une atmosphère de peur, de délation, et d'abus; et d'autre part de la mise en place d'une législation restrictive de la presse, ce qui contribue au bannissement de la liberté d'expression.

Aux termes d'une loi en date du 27 août 1959, le gouvernement de la Côte d'Ivoire établit que

"la publication, la diffusion, la divulgation ou la reproduction par quelques moyens que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers sera punie d'un emprisonnement de un à trois ans..."

et précise

"lorsque la publication...faite ou non de mauvaise foi, aura entraîné la désobéissance aux lois du pays ou porté atteinte au moral de la population ou jeté le discrédit sur les politiques et leur fonctionnement".

Au Cameroun en état de guerre civile, une ordonnance en date du 12 mars 1962 considère comme délits, la publication de

"nouvelles ou rumeurs mensongères ... commentaires tendancieux des nouvelles exactes lorsque ces bruits, nouvelles, rumeurs ou commentaires sont susceptibles de nuire aux autorités publiques".

L'alliance entre le parti unique et la presse unique est définie en ces termes dans le Manifeste de l'Union nationale de la presse du Zaïre:

"... la presse ne peut s'épanouir que dans la mesure où elle est engagée aux côtés du Parti et de la Nation".

Les facteurs de la dégradation démocratique

Mis à part les régimes militaires qui, par définition, accèdent au pouvoir et s'y maintiennent par la force des armes et non par le noble jeu du suffrage universel; mis aussi à part les gouvernements civils qui, après des périodes plus ou moins longues de gestion militaire des affaires du pays, sont installés à la suite d'élections générales; mis enfin à part la poignée de régimes qui se sont toujours efforcés de respecter les dispositions démocratiques de leurs Constitutions et l'espace des libertés individuelles des citoyens (Botswana, Maurice, Sénégal après 1970), la dégradation des institutions démocratiques et les violations des libertés individuelles dans les autres pays africains au cours de la période post-indépendance sont explicables par des facteurs aussi bien internes qu'externes.

Parmi les facteurs internes, l'on peut retenir la manipulation par le pouvoir exécutif, du sacro-saint principe de la séparation des pouvoirs en régime démocratique. Cette violation de facto est rendue possible par l'instauration du système de parti unique qui réduit la liberté d'expression des députés, entraîne leur domestication, leur soumission et partant, la docilité du pouvoir législatif. Il en est de même du pouvoir judiciaire dont les juges ne sont indépendants que théoriquement parce que le Ministre de la Justice qui les nomme, dispose de beaucoup de moyens de pression pour les manipuler.

Les faiblesses organisationnelles, idéologiques, programmatiques et financières des partis politiques dans l'ensemble, et de ceux de l'opposition en particulier, facilitent leur phagocytose ou leur interdiction par le gouvernement en vue d'instaurer le parti unique. Les moyens matériels mobilisés pour ce faire, sont ceux de l'Etat et les dons privés accordés au parti au pouvoir.

Sur la scène du combat politique, les politiciens assoiffés de pouvoir, ainsi que les membres du gouvernement en place, déterminés à s'y maintenir par tous les moyens, n'hésitent pas à provoquer des divisions tribales qu'ils utilisent ensuite pour arriver à leurs fins.

Sur le plan des facteurs extérieurs, les puissances de la Guerre froide mènent leurs confrontations à travers des chefs politiques ou des gouvernements africains qu'ils appuient d'une manière ou d'une autre. Les pays démocratiques occidentaux, suivent vis-à-vis de l'Afrique, une politique inspirée d'un certain manichéisme16. Ils appuient et aident par tous les moyens les dirigeants africains, mêmes tyranniques, qui sont anti-communistes, et combattent les régimes qui, même pour la forme, se réclament du socialisme.

La presse et la démocratie en Afrique à la fin de la Guerre froide

Le pluralisme politique qui a prévalu à la veille de l'accession des pays africains à l'indépendance n'a pas survécu longtemps, sauf dans quelques exceptions. Pour diverses raisons, des gouvernements civils ou des régimes militaires issus de coups d'état, ont mis en place des systèmes de partis uniques qui ont réduit au silence, à la clandestinité ou à l'exil les opposants politiques. Au Ghana et au Nigéria par exemple, il y a eu des alternances régime militaire/gouvernements civils dictées, non par le bulletin de vote, mais par les interventions de juntes militaires dans les affaires politiques. Des régimes civils, ou des dirigeants militaires soi-disant légitimés par le biais des urnes, ont utilisé aussi le parti unique pour se maintenir au pouvoir pendant plusieurs décennies.

Dans les pays francophones (à l'exception du Sénégal et de Maurice), le monopartisme institutionnel s'accompagne de la monopolisation de la presse par l'Etat. Dans plusieurs pays anglophones par contre, une presse privée fort combative continue de s'activer et de jouer un rôle de sentinelle et ce en dépit des mesures de coercition parfois prises à son encontre.

Pendant cette période de la Guerre froide, l'absence d'institutions démocratiques a eu plusieurs conséquences négatives. Elle a exclu les politiciens;jeunes et adultes;de l'apprentissage et de la pratique démocratiques, des débats sur les grands problèmes du monde et dont les solutions affectent nécessairement le destin des peuples africains. Elle a écarté l'expression de courants d'opinion des opposants au sujet de la gestion des affaires du pays. Cette situation a ruiné les facultés et les capacités créatrices des populations dans tous les domaines. Rien d'étonnant que l'élite et la contre-élite aient eu recours, pendant cette période, à la presse et aux médias étrangers pour s'informer; aux mimétismes idéologique, intellectuel, technologique, et aux modes étrangers de consommation pour s'affirmer.

S'agissant de l'expression de l'unité nationale, celle-ci s'est réduite à des manifestations telles que l'exécution de l'hymne national, le rituel du salut au drapeau national et les festivités de la fête nationale. Quant au plus important, à savoir l'affirmation de l'identité culturelle, de la solidarité nationale et du patriotisme, il s'est réfugié dans un tribalisme banalisé et institutionnalisé qui, dans certains pays, explose aujourd'hui, et dans d'autres, couve encore.

 

 
 
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