|
|||||||||||||
|
Numéro 7: Presse et Democratie Table des Matieres
LE ZAIRE: DE LA CHASSE A L'INFO A LA CHASSE AU MAGOT par Godefroid Lumisa Bwiti Survivre avant tout Sous-équipée et sans ressources sûres, la presse zaïroise vit en effet d'expédients. Ne bénéficiant, dans ce contexte de crise, d'aucun avantage de la part des pouvoirs publics, elle ne peut pas par ailleurs compter sur la manne publicitaire ni sur les maigres recettes de vente à la criée des journaux (il n'y a pas de messageries de presse au Zaïre). Trois mille exemplaires de tirage moyen sont bien insuffisants pour la faire vivre. Dans ces conditions, sa survie ne dépend souvent que des libéralités occasionnelles accordées ça et là, par des politiciens ou des hommes d'affaires. Ceux-ci sont, en retour, mis à l'abri des critiques de la presse. En outre, pour s'assurer au moins quelques recettes de vente, la presse zaïroise n'hésite pas à faire de la surenchère. Connaissant bien les attentes de ses lecteurs, qui ont fini par prendre goût au sensationnel, elle leur sert souvent des plats bien "chauds". Les titres à la "Une" sont ainsi généralement grossis pour mieux vendre. Un ancien Premier ministre, critiquant un jour les titres des journaux, a simplement déclaré qu'il les trouvait "pompeux, au contenu creux et sablonneux". Seuls quelques propriétaires de journaux, qui se comportent en grands bourgeois de la presse, ont su tirer profit de cette situation. A ce jour, les journalistes travaillent dans des conditions d'extrême précarité. Dans de nombreuses rédactions, ils ne disposent que de leur crayon et d'une feuille de papier: aucune documentation ou moyens de communication, pas même un téléphone! Touchant des salaires de misère (une moyenne inférieure à 50 dollars US), ils doivent souvent courir derrière des sources d'information intéressées. De chasseurs d'information, beaucoup sont du coup devenus de redoutables "chasseurs de magot". Le "bon" article est celui qui rapporte une poignée de dollars à son auteur. Beaucoup d'articles s'apparentent ainsi à des publi-reportages déguisés. De même, n'attirent du monde que les conférences de presse, les manifestations (politique ou économique) qui assurent la petite "enveloppe de transport". D'indispensables et occasionnels moyens de survie, ces "cadeaux" sont devenus pour certains la principale et unique préoccupation. La profession a, pour ainsi dire, ouvert ses portes à une horde de journalistes "sans foi ni loi", qui l'ont quasiment prostituée. La déontologie professionnelle étant constamment foulée aux pieds, le journaliste a beaucoup perdu de son objectivité et de son indépendance d'esprit. Difficile alors, dans le nouveau contexte d'ouverture du pays à la démocratie, de se présenter en "redresseurs de torts", ou en dignes représentants du "quatrième pouvoir". La surenchère politique A y regarder de près, une chose est sûre à ce jour. La situation des médias au Zaïre reste tributaire de l'attitude de la classe politique. L'environnement des médias ressemble en effet à l'environnement politique. Si l'ouverture du pays au multipartisme a donné naissance à plus de quatre cents partis politiques, souvent sans structures viables, sans ressources ni projets de société, elle a également vu naître une centaine de journaux. Les partis ont souvent été qualifiés de "partis alimentaires" ou de partis "satellites". N'existant en réalité que de nom, ils sont simplement "avalés" par les deux principaux courants politiques du pays. Les médias, eux, ont suivi le même scénario. Ils se sont rangés derrière les deux tendances politiques, défendant souvent avec beaucoup de passion leurs opinions et intérêts. La dizaine de titres à parution régulière ont du reste été étiquetés. Aujourd'hui, on parle des journaux "verts" ou "rouges", selon que les uns sont politiquement proches du pouvoir en place ou de l'opposition. La presse zaïroise a d'ailleurs souvent été accusée de "jeter de l'huile sur le feu". Aux yeux de certains hommes politiques, elle constituerait un frein au processus de démocratisation. Certes, les journalistes ont voulu jouir, comme dans une sorte de défoulement collectif, d'une totale liberté. Tirer à boulets rouges sur le gouvernement est devenu, pour les journaux privés (Umoja, Le Potentiel, Le Phare, La Tempête des tropiques, La Référence Plus...), l'activité la plus rentable, tandis que la presse proche du pouvoir (Salongo, Le Point du Zaïre...) n'hésite pas à traîner dans la boue les partisans de l'opposition. On assiste alors, de part et d'autres, à des débordements furieux. Le pouvoir a souvent réagi violemment en détruisant, surtout au début du processus de démocratisation, les sièges et quelques vieilles imprimeries de certains journaux (Elima, Forum des As, Le Potentiel) qui ne lui étaient pas favorables. Mais, il est certain qu'on n'en serait pas arrivé à tous ces dérapages si l'environnement politique et économique avait été plus favorables aux médias. Enfin, le public a perdu peu à peu confiance dans les journaux, au vu de l'immense espoir suscité au lendemain de l'annonce de l'ouverture du pays à la démocratie. La presse a, par conséquent, aussi perdu une bonne partie de son lectorat et de son audience, et donc une part de ses maigres ressources.
|