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Numéro 7: Presse et Democratie Table des Matieres
LE GABON: UN ENVIRONNEMENT DIFFICILE par Jean de Dieu Ndoutoum-Eyi L'avènement, en 1990, de la démocratie et le retour au Gabon du multipartisme ont vu naître quarante-deux titres; mais très vite, les uns disparaissent après les autres, victimes d'un environnement peu favorable à l'épanouissement de la presse. L'hécatombe a été telle que, de toute cette floraison et en dehors de L'Union;le (seul) quotidien national;seuls La Griffe, La Relance, Le Bûcheron, Le Progressiste et Misamu ont encore une parution régulière. Et encore! Ces titres, supports de partis politiques (sauf La Griffe), tirent difficilement à plus de deux mille exemplaires. Les raisons en sont multiples. Financés par des mécènes, hommes politiques et/ou d'affaires, qui ont surtout des coups à donner et des comptes à régler, tous ces journaux ont une existence précaire. Cela est d'autant plus vrai que publier un journal au Gabon n'est pas donné au premier venu tant les coûts de fabrication sont prohibitifs. A titre d'exemple, "Multipress, l'imprimeur, joue son monopole à fond en nous imposant des tarifs qui nous asphyxient", dit le Directeur de La Griffe. Un journal coûte 400 Francs CFA1 au Gabon. Bien que l'imprimeur ne s'occupe que du tirage, la saisie et le montage se faisant par les journaux eux-mêmes qui disposent de petites structures d'informatique, il réclame aux journaux 270 FCFA l'exemplaire tiré. Or, Multipress est exonérée de toutes taxes liées à l'importation du papier, de l'encre, etc. Il convient aussi de tenir compte de ce que la distribution constitue un autre écueil important dans l'épanouissement et l'expansion de la presse écrite privée gabonaise. D'autant qu'en dehors de l'étroitesse du marché qui est réelle, le Gabon ne comptant que 1,2 million d'habitants dont 20% environ d'analphabètes, la distribution n'est pas du tout bien assurée sur toute l'étendue du territoire national. Tant et si bien que certaines villes importantes reçoivent difficilement les journaux; d'autres, pas du tout. Selon le directeur de la Société gabonaise de presse (Sogapresse), la société distributrice, cette situation est due au fait que "nous utilisons essentiellement l'avion pour envoyer nos colis. Or, il y a des villes qui ne sont pas desservies par l'avion. Que faire dans ces conditions?" Sérieux handicap en effet qui veut qu'un journal fabriqué à Libreville, la capitale, ne puisse pas être distribué à Ntoum, agglomération de plus de huit mille habitants située à 40 kilomètres. Malgré ces manquements dus à l'insuffisance des voies et moyens de communication, il reste que Sogapresse s'octroie un trop grand pourcentage en contrepartie de la vente de journaux: entre 35% et 40%. D'ailleurs, ce qui revient aux journaux leur est versé par chèque après soixante jours! En outre, c'est la société distributrice qui fixe le tirage, quel que soit le dossier ou le scandale. Sinon le surplus n'est pas ventilé par ses soins. D'ailleurs, l'imprimeur chez qui le distributeur détient des actions et vice versa ne peut jamais prendre sur lui l'engagement de tirer quelques exemplaires de plus sans l'autorisation de son complice. En dépit de tout ceci, la presse écrite privée gabonaise équilibre difficilement ses comptes. En effet, en dehors de la vente au numéro, elle ne peut pas compter sur des rentrées publicitaires. Pour des raisons politiques, les annonceurs refusent d'octroyer de la publicité à cette presse-là: "Je ne tiens pas à avoir des problèmes avec les autorités de ce pays. Si je prends une page de pub dans votre journal qui est un journal d'opposition, on va dire que je soutiens l'opposition". Ainsi répondait à un agent commercial du journal Le Bûcheron l'un des responsables de l'Agence Centrale. Tout aussi vrai, l'Etat ne consent pas à apporter une quelconque aide;directe ou indirecte;à cette presse souvent prise comme exemple pour justifier la démocratie au Gabon. Pis, malgré quelques projets intéressants (journaux spécialisés, journaux thématiques et sportifs, etc.), les financements restent difficiles. Les banques refusent de prêter aux éditeurs, même regroupés! L'argument, a priori, consiste à exiger de solides (sic) garanties quand on ne soutient pas, comme l'un des responsables du crédit à la Banque internationale pour le commerce et l'industrie du Gabon (BICIG) que "la presse dans notre pays n'est ni rentable ni crédible. Par conséquent, prêter de l'argent aux éditeurs, c'est investir à perte. Or, nous aussi on veut gagner de l'argent ...". Il faut pourtant que cette presse écrite privée vive. Que faire? Vendre. A tout prix. D'où les titres chocs et sensationnels que les différents journaux offrent à leurs lecteurs chaque semaine. Pêle-mêle: "La République en danger", "Mba Abessole est devenu fou" (La Relance); "Bongo est un assassin!" (Le Scorpion); "Les députés de l'opposition se font acheter" (Misamu) etc. Et inévitablement des procès: La Griffe estée huit fois en justice, La Relance et Misamu: cinq fois; Le Bûcheron: quatre fois; etc. Détail important cependant: certaines des condamnations ont été prononcées, selon les juges, parce que tel ou tel journal n'avait pas le droit d'avoir tel document (recel). De même, certains titres ont été interdits pour, ce que par clause de style, le ministre de l'intérieur appelle "trouble à l'ordre public". Bref, la presse écrite privée gabonaise a du pain sur la planche. Elle est loin en effet l'euphorie des années 90 où Le Bûcheron avait atteint 16'000 exemplaires de diffusion; La Griffe et La Clé: 14'000; etc. A ces problèmes d'impression, de distribution et de crédits bancaires, la presse écrite privée gabonaise, pour s'en sortir, a besoin aussi d'inventer un nouveau discours. Car trop de ses articles ressemblent à s'y méprendre à de simples communiqués d'états-majors politiques, sans analyses de fond. Elle peut aussi s'intéresser à d'autres secteurs que la politique: la culture, l'économie, le sport... trop négligés. Mais avant, elle a un besoin réel de former ses journalistes. Notes 1. C'est-à-dire l'équivalent de quatre Francs français, d'un Franc suisse et d'un peu moins d'un Dollar des Etats-Unis.
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