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Numéro 7: Presse et Democratie Table des Matieres
LES MEDIATS1 TOGOLAIS DANS LA TOURMENTE DE L'EDIFICATION D'UN ETAT DE DROIT par Adovi Sokémawu John-Bosco Adotevi Les raisons d'un désaveu De même qu'on a justifié l'esclavage, puis le colonialisme, la dictature a été acceptée et des gouvernements autoritaires imposés aux peuples africains parce qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour convaincre d'une politique contre le sous-développement. L'homme vivait dans une société qu'il n'avait pas choisie "...Désarroi vient du fait qu'on vit dans un monde pensé par d'autres...2 Antennes locales de la classe dominante internationale, les classes dirigeantes des pays neufs se voient de plus en plus attribuer la mission de maintenir l'ordre et de contenir la misère, bref de 'gérer' les populations comme on 'gère' le personnel dans les usines...3". Tous les moyens modernes d'information ont été confisqués aux fins de cette justification qu'aucun son discordant ne venait contredire. La fin de l'endormissement fit sortir des promoteurs de journaux qui ont cru venu le jour des affaires. Apparurent alors plusieurs journaux, des hebdomadaires le plus souvent. On enregistra cependant une tentative de création d'un quotidien, de radios privées qui animèrent, surtout à partir d'un territoire voisin, la lutte pour le changement que réclamait le peuple. Les journaux mettant à mal le pouvoir, bavant sur ses turpitudes, se vendaient comme des petits pains. Le pouvoir était dans la rue et bon nombre de dirigeants craignant venu le jour de rendre compte, essayaient de se faire oublier, d'où leur abstention de poursuivre les journaux ameutant la population contre eux et leur gestion passée. D'indispensables réajustements Bien sûr, dans nos sociétés traditionnelles, il n'y a point de journaux et de journalistes comme ceux dont nous parlons aujourd'hui. D'autres mécanismes existaient qui instauraient le dialogue entre administrateurs et administrés. Le sacré et l'homogénéité culturelle disparus avec l'arrivée du colonisateur, il n'y avait que les armes pour garantir la stabilité du pouvoir; l'obéissance du citoyen ne provenant plus de la confiance en la communauté instituée par un ancêtre dont l'histoire, longtemps ressassée aux générations nouvelles, en constituait le ciment. Le monde s'était effondré Things Fall Apart (Chinua Achebe); sur ces cendres, le colonisateur a créé des républiques et les nouveaux Etats africains ne connaissent de la république que ce qu'ils ont lu et les manières d'avoir été gouvernés par des proconsuls métropolitains qui n'avaient rien de républicains. Pour devenir républicains, il aurait fallu que nos Etats laissent agir les instruments nouveaux de la formation des consciences républicaines que sont les médiats. Faute de quoi, le monolithisme du pouvoir a fait perdre à la presse la chance de devenir un réel instrument des changements de mentalités, favorables à l'union des nouvelles entités constituant l'Etat nouveau. Dans les sociétés anciennes, les équilibres observés rendaient chacun utile à la place qui lui était reconnue. Ces équilibres facilités par des notions de bien, de mal, de bonheur émanant des possibilités qu'offrait l'environnement, permettaient qu'on trouvât autour de soi les éléments de son épanouissement. On faisait avec ce qu'offrait la nature; maintenant, on fait avec ce qu'offre l'Occident dont les notions viennent d'un autre monde et surtout d'un autre temps, en avance, trop en avance, sur le nôtre. Dom Helder Camara, l'Archevêque de Récife (Brésil), a énuméré quelques uns des terribles défis que les pauvres de la terre doivent relever:
Pour qu'ils sachent que les structures changeantes réclament de leur part un investissement soutenu, permanent, il faut bien que les infortunés soient informés correctement des intentions des dirigeants d'une part et que leurs opinions soient fidèlement véhiculées d'autre part vers les premiers. D'où la presse a une fonction multidimensionnelle. Si on l'empêche de la jouer correctement, le peuple se donne d'autres exutoires pour obtenir des informations qu'ils croient crédibles. Par son désintéressement, il sanctionne la presse dont il pense qu'elle l'a souvent induit en erreur et se tourne vers les médiats qui, procédant autrement que par le passé, se mettent en situation de lui inspirer confiance. Car à travers eux, l'on peut voir et savoir ce qui se passe, sentir les procédés de conduite des hommes pour en déduire que les gouvernants et les gouvernés obéissent ou non aux règles démocratiques régissant un Etat de Droit. La presse est ainsi, un miroir reflétant la manière d'être et d'agir des hommes d'une cité. Les caractéristiques de la presse privée togolaise Elle est surtout écrite; la presse parlée, notamment la radio, du fait qu'elle atteint plus de personnes, est strictement surveillée par le pouvoir. Une résolution pertinente de la Conférence Nationale Souveraine recommande la création d'un cadre dans lequel puissent évoluer des radios privées. Jusqu'ici, les textes ne sont pas encore pris pour délimiter les droits et les devoirs de ce médiat. Au retour de l'ancien régime, la radio ayant fonctionné pendant la lutte s'est tue. Les radios privées qui se sont installées malgré tout, ne s'intéressent qu'à divertir le public, faire des annonces publicitaires ou évangéliser. Elles fuient le champ politique; l'appréciation de celui-ci étant laissée aux autorités, il est prudent de ne pas s'aventurer dans certains domaines. Quant à la télévision, les coûts sont si dissuasifs qu'aucun privé ne s'est encore aventuré sur le terrain. Une presse à sensation? Ceux qui ont créé les premiers journaux de l'ère nouvelle, ont été des entrepreneurs qui ont cru venue l'occasion de faire des affaires. Le besoin de connaître les turpitudes de l'ancien régime entraînant l'envie irrépressible d'acheter les périodiques, ils se sont hâtivement procurés le matériel nécessaire, et avec quelques bonnes volontés, se sont mis au travail. Ils recrutèrent tous ceux qui savaient écrire, ceux qui, sevrés hier, ne pouvaient plus contenir les flots d'idées que facilitait la liberté retrouvée;journalistes de la presse d'Etat s'habillant de pseudonymes, professeurs de lycées et d'université, des hommes se sentant l'âme politique, des jeunes sortis de l'école en quête d'un travail rémunérateur;tout ce monde s'est senti à un moment donné l'âme de journaliste. Beaucoup ne tarderont pas à déchanter. Par ailleurs, l'engouement du public pour le sensationnel décidait du contenu des périodiques. Le sang était à la une, surtout celui répandu par les militaires. Le décès, même accidentel d'un militaire ou d'un ancien du régime, faisaient vendre des milliers d'exemplaires, de même que les détournements des fonds publics par des délinquants en col blancs, ces "kleptocrates" longtemps protégés par le parti. Cela ne dura pas longtemps. De fait, les hommes de l'ancien régime ne tardèrent pas à mieux s'asseoir dans leurs fauteuils, grâce à la manipulation d'un terrorisme dont se chargeaient quelques hommes appelés des "incontrôlés". Ils entraient dans les rédactions, cassaient du matériel de saisie, des rotatives, chèrement acquis, blessant et kidnappant des responsables de journaux. Bon nombre de journaux disparurent de la rue, par prudence, plus tard, pour cause de mévente, le sensationnel ayant disparu. Ces esclandres des "incontrôlés" étant trop voyants pour mériter la réprobation de la communauté internationale, le pouvoir a trouvé l'astuce de lui substituer progressivement, l'utilisation de la justice. Un procureur, très favorable au régime, a été nommé, qui passait son temps à éplucher les écrits des journaux indépendants pour y détecter les mots, les expressions qu'il pouvait assimiler à des "outrages et insultes au Chef de l'Etat". Les cours acceptaient presque sans discussion le sens donné par lui aux termes et envoyaient pour le maximum, cinq ans, le prévenu derrière les barreaux en lui imputant le paiement de plusieurs millions de francs CFA d'amende qu'aucun organe de presse n'était en mesure de payer. Suivait une interdiction de paraître. Motion d'information a publié trois articles sur le témoignage d'un des journalistes ayant vécu ces désagréments5. Il n'y avait pas, disait-on souvent, de journalistes au Togo, parce que ceux-ci n'obéissaient pas à leur déontologie et donnaient dans le sensationnel. La difficulté vient du fait que le pouvoir n'a pas été habitué à la critique de ses activités. Toutes les publications échappant aux hommes de pouvoir et qui se voulaient indépendantes sont considérées comme appartenant à l'opposition. Elles sont soumises à toutes les tracasseries policières alors que celles de la mouvance présidentielle n'ont jamais été inquiétées, quelque soit la nature de leurs articles, donnant souvent dans l'injure grossière, la diffamation et l'atteinte à l'honneur de membres d'ethnies ciblées comme n'étant pas favorables au pouvoir. L'effort fait par des professionnels réunis pour publier un organe s'écartant des partis politiques et du pouvoir, n'était pas toujours perceptible. Manquant d'appui financier, ces journalistes, s'ils ne se laissent pas gagner par le découragement, sont souvent tentés par les appels du pied d'éventuels bailleurs de fonds inconsistants et peu scrupuleux... La jeune presse était polémique certes, mais elle remplissait une fonction attendue, parce que celle-ci n'avait jamais été envisagée par le parti unique... La part du journaliste et celle du citoyen dans l'installation d'une presse crédible La démocratie étant le règne, pour une période, d'une majorité sous le regard critique d'une minorité, celle-ci doit aussi exprimer son point de vue dans les médiats d'Etat sur la manière dont les choses publiques sont conduites. Il va de soi que la presse privée jouera en même temps ses fonctions normalement reconnues, non pas subsidiairement, mais en concomitance avec la presse d'Etat, le pluralisme des opinions garantissant la jouissance des libertés ne pouvant s'exercer autrement. La presse est un miroir dans lequel se reflètent l'être et l'agir du peuple. C'est le produit d'un certain milieu. C'est le sentiment ambiant dans un peuple, de la nécessité d'être correctement informé, de ne pas recevoir les images d'un miroir déformant, d'être respecté par les dirigeants et les journalistes, qui contribuent à l'éclosion d'une presse sérieuse, respectueuse du public et de l'individu. Rien ne se fait au hasard; c'est l'interaction de la détermination des gouvernants, de celle de la société et de celle des professionnels de la communication, qui assurera et garantira à la nation, des médiats crédibles et respectables. Chacun dans son domaine doit oeuvrer pour qu'il en soit ainsi:
Il lui incombe donc, non seulement de se former, de s'informer, pour mieux former et informer, de parfaire son savoir-faire, mais aussi et surtout, de toujours lutter pour élever un peu plus haut le plafond de la liberté d'expression et non se soumettre passivement à celui que le pouvoir fait peser sur lui; l'administré enfin, consommateur de l'information, doit avoir une vision claire de la société dans laquelle il désire vivre et exiger une certaine qualité de l'information qu'on lui sert. Sans la combinaison des actions de ces trois protagonistes, gouvernant, journaliste et consommateur, il n'est guère possible d'avoir une presse crédible et éducative. Conclusion : Décoloniser les mentalités Il existe plusieurs domaines de coopération qui contribueront à mieux faire saisir au Nord nos attentes. Celles-ci sont d'améliorer la qualité de notre travail pour atteindre une qualité de vie soutenable; les assistances diverses en matériel, en échange de savoir-faire, notamment dans le domaine d'édition, aideront la pensée africaine à émerger pour obtenir la suprématie chez elle. Grâce aux véhicules de la pensée que le Nord aidera à réaliser au Sud, la pensée africaine s'introduira peu à peu, non en compétitivité, mais plutôt en complémentarité, dans le monde universel des influences. C'est à ce prix que le Sud pourra participer au fonctionnement de l'autoroute de la communication, expression la plus sophistiquée du savoir-faire du Nord. Contribuer à rendre la pensée africaine maîtresse chez elle, puis participante au Nord, favorisera son intégration à ce noble projet. Notes 1. Alain Peyreffitte dit de cette orthographe qu'elle est conforme au génie de la langue française, à la place de médias, indéfendable barbarisme... Media est un pluriel, à la fois latin et anglais, qui ne prend dans aucune de ces langues, ni accent ni "s". Si on veut respecter l'origine de ce mot, il faut dire un médium, des médiums. Pour garder la sonorité de média passée dans le vocabulaire courant, je propose, médiats, mot d'une construction classique en français et qui appelle la fonction de médiateur entre donneurs et receveurs d'informations qu'exercent les Grands Moyens de communication. Alain Peyreffitte, Quand la rose se fanera, Paris, Plon. C'est à cette proposition de l'Académicien français que nous nous rallions. 2. Pierre Bungener, Le développement in-sensé (itinéraires pour un combat), Les Editions l'Age d'Homme, Lausanne, 1978. 3. Albert Meister, La Participation pour le Développement, Les Editions ouvrières, Paris, 1977. 4. Albert Tevoedjre, La pauvreté richesse des peuples (Préface de Dom Helder Camara); Les Editions ouvrières-Editions Economie et Humanisme-Collection, Développement et civilisations, Paris, 1978. 5. Martin Gbenouga,"Dans les prisons du Togo"-"L'arrestation", Motion d'Information n 78 du 30 octobre au 5 novembre 1995; "Le transfert", Motion d'Information n 79 du 6 au 12 novembre 1995; "L'accueil", Motion d'Information n 80 du 13 au 19 novembre 1995. 6. Lire à ce propos: Michel Friedman, Libertés et responsabilités des journalistes et des auteurs (Les Guides du Centre de Formation et de perfectionnement des journalistes), Paris, 1991.
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